Une porte cochère fermée depuis 1974
Vendredi 25 septembre à 16h40, le rideau de fer du 18 rue Bressigny est descendu pour la dernière fois. Deux hommes ont chargé une scie à ruban dans une camionnette blanche, puis ils ont vissé une planche sur la porte cochère. La menuiserie Delaunay occupait ces murs depuis 1974. Elle n'y est plus.
Le bâtiment appartient à la même famille depuis trois générations, et il vient d'être vendu à la société civile immobilière du Clon, constituée en mars 2026 et domiciliée avenue Pasteur, pour un montant que les vendeurs n'ont pas rendu public ; le nouveau propriétaire a déposé en mairie, le 12 septembre, une demande de changement de destination portant sur trois logements au rez-de-chaussée et un local associatif à l'étage. Dans la rue, personne n'a vraiment été prévenu. La boulangerie du 22 rue Bressigny a appris la nouvelle le jour du déménagement, quand la camionnette s'est garée devant sa vitrine, et sa gérante a passé la matinée à répondre aux questions des habitués qui croyaient à une fermeture de quelques jours seulement.
Ce que perd la rue Bressigny
La menuiserie Delaunay n'était pas un commerce de passage. Jean-Marc Tissier, gardien d'immeuble rue de la Roë, y a fait réparer deux fenêtres de la cage d'escalier en 2023 ; il se souvient d'un devis rendu en quatre jours et d'un délai tenu, ce qui, dans son métier, arrive moins souvent qu'on ne le croit. Le retrait change aussi la circulation des riverains. L'atelier était le seul du secteur, entre la place du Commerce et le boulevard du Maréchal-Foch, à accepter les petites commandes sans passer par un chantier. Un banc à réparer, une étagère à recouper : cela se réglait en une visite. Il fallait désormais chercher plus loin, vers la rue de la Chalouère ou du côté de Saint-Serge.
Nadia Berthier tient le fleuriste au 14.
Elle a compté les allées et venues pendant la dernière semaine, et le va-et-vient des clients de l'atelier lui amenait quelques passages supplémentaires, surtout le samedi matin. Elle ne s'attend pas à une catastrophe, mais elle observe.
Un bail signé pour une association de quartier
L'étage du 18 rue Bressigny devrait accueillir, à partir de janvier 2027, les ateliers de l'association La Trame, qui travaille sur la mémoire des métiers d'Angers, et son président, Hervé Lantier, a signé un bail de six ans le 19 septembre ; il cherche encore des bénévoles pour inventorier les outils laissés sur place, dont un établi en chêne de 1958 et une collection de rabots datant des années 1930. Le rez-de-chaussée suivra un autre chemin. Trois logements sont prévus, du studio au deux-pièces, avec accès sur cour. Les travaux devraient commencer en février 2027 et durer onze mois, selon le calendrier déposé en mairie. Aucun commerce n'est annoncé en façade, ce qui laisse la rue sans vitrine active sur près de vingt mètres.
Ce n'est pas un cas isolé. Le long de la rue Bressigny, deux anciens garages et un atelier de gravure ont déjà été convertis en logements depuis 2019, et le phénomène suit la hausse des valeurs foncières dans le secteur, à deux pas de la place du Ralliement.
Ce qui change pour les habitants
Pour les locataires du 16 et du 20, la différence se jouera d'abord sur le bruit. Pendant onze mois, une cour servira de base aux entreprises. Le stationnement en façade sera réduit, et la rue Bressigny perdra une quinzaine de places le temps du chantier. La mairie d'Angers a prévu une réunion publique le 4 décembre à l'école Anjou, rue David-d'Angers, pour présenter le permis.
Reste la question des commandes en cours.
Deux clients attendaient encore une table basse et un encadrement de miroir. Ils ont été contactés par téléphone avant la fermeture. Le nouvel occupant ne reprend ni les machines ni le fichier client. Un ancien apprenti, Théo Guérin, a ouvert son propre atelier en juillet 2026 à Trélazé, rue des Perrières. Il propose de reprendre certains dossiers, sans garantie de délai pour les plus anciens, ce qui a contrarié deux familles du quartier Saint-Serge qui comptaient sur un délai court avant les fêtes de fin d'année.
Le changement de main n'a rien d'hostile. Il suit simplement une logique de transmission que beaucoup d'ateliers angevins connaissent depuis dix ans, et la différence, ici, tient à la durée : soixante-douze ans d'activité continue dans le même local, ce qui devient rare.
Ce qui reste à décider
La commission départementale d'aménagement commercial n'est pas saisie, faute de surface commerciale. En revanche, l'architecte des bâtiments de France doit rendre un avis, le bâtiment se trouvant à 140 mètres du périmètre protégé autour de la cathédrale Saint-Maurice ; cet avis est attendu avant le 15 janvier 2027, et il portera notamment sur la couleur des menuiseries extérieures ainsi que sur la conservation du figuier planté dans la cour en 1981. Si l'avis est favorable, le permis de construire pourrait être délivré en mars. Sinon, le projet repasserait en commission, et le calendrier glisserait de six à huit mois selon les services municipaux. Personne, aujourd'hui, ne peut dire ce que deviendra la cour intérieure.
Philippe Dubois, qui a suivi le dossier pour son employeur, indique que les contacts avec les riverains se poursuivront au printemps. Une permanence d'information est prévue au 41 place du Commerce, les mardis matin, jusqu'à la fin des travaux. C'est un repère qui disparaît, et un repère qui disparaît, cela se remarque longtemps après.